TERRE

 

Boueuse sous la pluie, bordée de roseaux du bord des marais, où la botte s’enfonce.

Fleurie, même en hiver,  avec l’ortie prête à sortir et le perce-neige.

Riche au printemps de ses herbes, de ses plantes variées et minuscules, où l’on se penche pour regarder de près mille espèces, merveilles pour les myopes, aussi belles que les plantes cultivées, orchidée minuscule, véronique qui perd sa corolle dès qu’on la cueille.

Foisonnantes ombellifères de dentelle qui bordaient autrefois nos chemins et qu’une fauche tardive nous restitue enfin…

Terre peuplée d’insectes étranges, comme ce méloé bleu métal, qu’on ne rencontre peut-être qu’une fois, enfle jusqu’à donner un million d’œufs, nombre nécessaire pour qu’un couple adulte ait la chance de procréer, dans cette espèce hyper métamorphique.

Papillons repliés dont il faut souvent attendre l’envol pour apercevoir le décor chatoyant, fait d’écailles incolores, qui absorbent ou rejettent les couleurs du spectre, selon un code spécifique.

Souvent aussi en forme de feuilles délicates, qui changent parfois de couleur selon le milieu, ou reproduisent le museau d’une bête pour se protéger.

Libellules qui s’aventurent loin de l’eau. 

Petits monstres effrayants, comme ce lucane dont on se demande comment il peut voler avec sa tête énorme…

Lézards, dragons miniatures, venant du fond des âges.

Millepattes, bousiers, fourmis, qui creusent, transportent, travaillent sans répit.

Rainette immobile, qui disparait dans un saut.

Nez d’une taupe qui regagne son terrier au plus vite.

Micro mammifères fugitifs.

Bruits ténus de tout ce qui court, rampe, se faufile, s’agite, bruisse, s’envole…

Et le chant des oiseaux.

Toute cette nature que l’on tue avec des désherbants pour obtenir de la moquette bien verte et régulière.

Terre vue du dessus, avec encore ses haies et ses forets, ses villages aux formes multiples.

Terre vue d’un avion, lorsque, virant sur l’aile, il bascule l’horizon, nous faisant douter de notre géométrie quotidienne, euclidienne et limitée.
Terre transformée par l’homme depuis la domestication du feu, avec des choses belles, étonnantes et souvent maintenant contestables, auxquelles pourtant nous tenons.

Terre dont sont faites beaucoup de nos maisons partout dans le monde depuis la haute antiquité.

Terre que nous essayons maladroitement de protéger.

Qui accueillera notre corps lorsque l’esprit ne sera plus, laissant peut-être une trace de nos efforts, de nos pensées, de nos combats, modestes modérateurs de notre espèce destructrice.

Valentine Goetz

Décembre 2011